poidsplume

un blog léger

223

22 fois 22 mots pour le 22 août -Ray's Day (c'est aussi un hommage aux nouvelles ultrabrèves de Jacques Sternberg)

1. La date d'hier à peine passée, il fallait mémoriser le jour même, le lendemain… Trop pénible : j'ai choisi d'oublier tout calendrier.

2. Quand les Jupitériens purent communiquer avec nous, ils expliquèrent que dans leur langage, notre planète n'était pas une sphère mais une patate.

3. Alex savait que tous ses pas au lycée étaient suivis de regards admiratifs. Mais en se retournant, iel ne voyait jamais personne.

4. Les parallélogrammes que je traçais au collège étaient tellement mal foutus que jamais les diagonales ne se coupaient pile en leur milieu.

5. Dans l'ombre épaisse de l'éclipse totale on entendit aboyer le chien d'aveugle qui décrivait à son maître ce qu'il ne voyait pas.

6. Naufragé sur une île déserte mais hospitalière, Dom se gardait bien de lancer le moindre SOS quand un navire croisait à proximité.

7. Il était mort comme il avait vécu : sans y penser. Nul ne s'était aperçu de son existence, pas même lui.

8. Enfin ! souffla le joueur agonisant. Dans un dernier soupir, il plaça la dernière carte de sa réussite, la dame de pique.

 9. Malgré une programmation correcte, il fut exclu du cours d'informatique pour avoir remplacé les variables x, y, z par “jeu”, “tank”, “hule”.

10. Dieu faisait tout ce qu'il pouvait pour se faire oublier, mais il y avait toujours un tas d'imbéciles qui croyaient en Lui.

11. Gilles Maupas, pionnier de l'aérostation, est aujourd'hui oublié : son ballon à air non captif ne dépassa pas cinq mètres d'élévation.

12. Les mathématiciens ne répondant pas à ses questions, la petite Sarah, vexée, garda pour elle sa démonstration de la conjecture de Polignac.

13. Avis aux thésards qui se penchent sur la philosophie contemporaine : plus on creuse moins c'est profond (c'est le paradoxe de Finkielkraut).

14. La grève-surprise des travailleurs du numérique fut moins longue qu'un blocage de routiers mais aussi efficace : 12 heures pour obtenir satisfaction.

15. D'une montagne à l'est et d'une autre à l'ouest coulaient en parallèle deux rivières qui flirtaient dans la plaine sans jamais confluer.

16. 14 juillet : les chevaux de la Garde Républicaine déféquant leur crottin furent interpellés par la police pour usage d'armes par destination.

17. L'homme le plus intelligent du monde n'épousa pas la femme encore plus intelligente que lui car celle-ci avait préféré disparaître en 1926.

18. En novembre 2026, Jean-Michel Jarre déroulera à Paris-Bercy des compositions retravaillées à partir des plagiats de ses propres œuvres par des IA.

19. Une saga médiévalo-érotique (182500 caractères, 365 pouets) sera publiée sur @herodote@mastodon.social en 2027, annonce l'Institut de France désireux de renouveler son image.

20. La somme des angles déterminés par un triangle est bien supérieure à 180° si on compte les angles supplémentaires. Prove me wrong.

21. En 1804 au Pays de Galles, la première locomotive à vapeur s'élança sur des rails, malheureusement elle les rompit sous son poids.

22. Au bout de 9 ans, L'IA embarquée sur la sonde envoyée vers Pluton envoya le message suivant : c'est nul par ici.

Retrouvailles

Au moment de fermer l’enveloppe, j’étais content de moi. Content comme un con, j’allais le comprendre un peu trop tard. La chose contenait mon message en lettres inégales découpées et collées une à une, car j’avais lu des polars. Ça m’avait coûté une bonne heure de boulot : « JE SAIS TOUT. Si tu veux que ça reste entre nous, connecte-toi sur https://wtf.roflcopter.fr/paste/?192a1e4fff mot de passe : ran$on et suis scrupuleusement les instructions » Elles étaient gratinées, mes instructions, d’une page burn after read à la suivante. Un vrai jeu de piste assorti de menaces même pas voilées, pour finir par un rendez-vous sur le parking d’Auchan à Vélizy-Villacoublay à 2h 03 du matin le 20 mars, avec la rançon évidemment, 203 000 euros « en petites coupures ». Du grand n’importe quoi. Naturellement, je ne savais absolument rien de Maxence depuis qu’on s’était perdus de vue après l’école d’ingés, en 2005. Je gloussais d’avance à l’idée de le faire marcher jusqu’à la panique, lui qui avait été un complice actif des soirées du BDE où il s’était distingué à monter des canulars monstrueux dont on se parlait encore 20 ans plus tard en pleurant de rire avec d’autres copains de l’époque. Mais de Maxence lui-même, aucun de nous ne savait grand-chose. C’est par hasard que j’avais retrouvé son nom mentionné dans une plaquette de Dassault Systèmes, avec son mail pro, son adresse physique avait été beaucoup plus difficile à trouver.

* * *

Le P12 de Vélizy2 surplombe l’immense centre commercial, et je me dis qu’en arrivant en avance j’aurai le temps de contempler le spectacle lumineux du nœud d’autoroutes d’un côté, de l’aérodrome de l’autre. Je me gare tranquillement, mais on dirait que je ne suis pas le premier arrivé. Il n’est pas encore 2 heures mais sous l’éclairage d’un réverbère distant, la masse sombre d’un SUV tous feux éteints. Je m’approche à pas lents, un grand sac de courses à la main avec un pack de bières à l’intérieur, de quoi célébrer nos retrouvailles en souvenir du bon vieux temps… Je me régale d’avance en imaginant sa tête quand il va me reconnaître et comprendre que… mais est-ce qu’il va me reconnaître ? J’ai pris quelques kilos, j’ai une barbe et un crâne presque chauve… et lui, quelle tête il a maintenant ? Je ne vais pas tarder à le savoir. Je fais le tour du moche tank noir en l’éclairant de mon portable. Personne à l’intérieur. Ce n’est pas sa voiture ? Il s’est planqué plus loin dans l’ombre pour me voir arriver ? À moins que… J’essaie d’ouvrir le coffre, la poignée cède facilement et le hayon se lève en douceur… Sa tête me fixe les yeux grand ouverts. De surprise j’éclate de rire. — Putain Max, tu m’as bien eu… Comment tu as su que c’était moi ?… Pas de réponse. Je le secoue, il reste inerte. Il joue le parfait cadavre, en chien de fusil dans son coffre. — Allez, j’ai compris, sors de là, t’as gagné… J’aurais dû me douter que tu te… Pas le temps de terminer. Au sol, bras tordus, j’étouffe sous un poids énorme, pointeur laser sur le front. — Tu bouges plus ou t’es mort On me transporte comme un sac, je n’y vois plus rien sous un tissu noir à travers lequel j’essaie de gueuler que j’ai compris, stop la caméra cachée… Je me prends un gros coup sur la tête et plus rien.

* * * — On reprend. Vous vous appelez François Ferrat, né le 3 mai 1985 à Châtellerault dans la Vienne, vous êtes actuellement… hmmm “consultant pour une société de services informatiques” à Pontoise. Quels sont vos liens avec la victime ? — mais je vous l’ai déjà dit tout ça, c’est un copain de promo que je n’avais pas vu depuis vingt ans ! — … et naturellement vous lui donnez rendez-vous sur un parking de supermarché en pleine nuit, c’est vachement crédible. — je voulais juste lui faire une surprise… je lui ai monté une grosse blague quoi… Elle change de ton, comme excédée. — Arrête de te foutre de ma gueule ! Et explique-moi pourquoi tu es là quand on le retrouve avec deux balles dans la poitrine — Mais je sais pas moi, putain ! J’ai cru qu’il faisait semblant d’être mort pour me faire peur, qu’il avait pigé que je lui avais monté un coup fourré… C’était un pote quoi, pourquoi je l’aurais tué, c’est complètement con… — Attention à ce que tu dis ! Rappelle-moi où tu as fait ton stage d’école d’ingénieur — ben quoi, à Chengdou — en Chine, hein ? — ben oui en Chine, quoi, je vois pas le rapport avec Maxence ! — tu as rencontré qui pendant ton stage ? — ben des Chinois, et d’autres stagiaires d’un peu partout — quel genre de Chinois ? — des ingénieurs en électronique, d’autres en informatique… mais qu’est-ce que ça vient foutre là-dedans ? — et ce type-là, tu l’as rencontré ? Elle me montre la photo d’un Asiatique au milieu d’un groupe qui assiste probablement à une conférence — euh… ah oui je m’en souviens, il dirigeait une équipe de développement — et tu l’as revu à Paris ensuite, hein… — mais oui, mais comment vous savez ça ? Elle souffle en l’air en regardant le plafond. — on a sympathisé, il est venu une fois en voyage professionnel et il avait gardé mes coordonnées alors je lui ai un peu montré Paris — c’est ça, Tour Eiffel, Montmartre, le Moulin-Rouge… — pas vraiment, il voulait voir le Louvre et le musée Guimet — ben voyons, et puis Beaubourg, Notre-Dame et pour finir, un petit tour sur le plateau de Villacoublay… — quoi ? Mais non, pourquoi on serait allés là-bas ? — peut-être pour rencontrer Maxence Bernier, chez Dassault Systèmes ? — … — eh oui, on en sait des choses, plus que tu crois, petit bonhomme. Maintenant, tu nous dis pourquoi tu avais fixé un rendez-vous à la victime. On sait que c’est pas toi qui l’a tué mais on sait aussi que tu es forcément complice. Alors tu nous détailles ça depuis le début… Je m’effondre. Je dois être blême. Depuis cinq heures qu’on reprend tout depuis le début, j’ai la bouche pâteuse et les idées à l’envers, je ne réponds que mécaniquement, non je n’ai pas voulu faire tuer Maxence, je n’ai aucun complice, je n’ai jamais revu Shen Huáng, je voulais faire une grosse blague à Max pour me venger des canulars qu’il nous faisait quand on était étudiants, jamais je n’ai eu de contacts avec l’ambassade de Chine, non je ne suis pas retourné là-bas, non je n’y connais rien en opsec c’est pas mon domaine, je n’ai jamais mis les pieds chez Dassault et je n’ai aucune idée de ce que faisait Max chez eux… — pfffou ça fait beaucoup de négations tout ça, elle souffle en se tournant vers le type qui saisit tout sur son clavier, deux mètres plus loin, et qui confirme avec un hochement de tête et un sourire ironique. Malheureusement pour toi, on va te confronter à un témoin qui prétend tout le contraire…

Sur un signe qu’elle fait vers la baie vitrée, une porte s’ouvre. Une silhouette d’homme à contre-jour, je distingue mal. Il s’approche en pleine lumière, je le connais… C’est Maxence. Et non, il n'a pas deux trous rouges sur le côté.

Je lui saute à la gorge, il se débat mollement en hurlant de rire, et d’ailleurs tout le monde se marre sauf moi, tous les prétendus agents de la DGSE qui m’ont kidnappé et maintenu des heures dans la cocotte-minute. Sur le coup, je l’aurais bien tué volontiers. Plus tard, on a fini mes bières.

Silence et solitude

par FFShukke

Je n'arrive pas à goûter la solitude, comme si ça n'était pas fait pour moi. Même quand je suis seul humain, il y a la présence des chiennes. Et si je monte à l'étage, le chat, qui fait du gras pour l'hiver, va me réclamer des croquettes. La solitude m'est tombée dessus en tant qu'enfant unique, je perçois qu'elle me colle à la peau, qu'elle infuse dans mon rapport à l'autre, et pourtant je ne parviens pas à la goûter. Je ne suis jamais seul. Même sans la présence des animaux, il reste des mémoires comme des voix qui viennent interroger l'endroit même de mon identité. La présence de chaque objet, chargé de son histoire, m'éloigne de la solitude. Les fantômes et les esprits peuplent mon imaginaire et hantent l'espace. Si je veux goûter la solitude, je n'ai pour le moment découvert qu'une seule clé qui m'y donne accès : m'asseoir tous les matins face au mur et simplement rester assis quoiqu'il arrive pendant ¾ d'heure à une heure. À observer de quoi est fait le présent depuis mon corps et ma respiration. La solitude m'est nécessaire pour cheminer vers qui je suis. Je commence par observer où je suis et où je peux demeurer. Je ne peux pas me reconnaître totalement dans l'identification aux émotions qui me traversent, elles sont si impermanentes. M'y abandonner ferait de moi un bateau vide. Je ne peux pas non plus m'identifier à un corps dont la matière se renouvelle sans cesse, dont toutes les cellules sont remplacées. Je pourrais m'identifier à un personnage et à sa petite histoire, à celui qui se vit grâce à ce corps changeant. Je vois bien cependant que lui aussi change sans cesse de masque et qu'il ne révèle pas grand-chose de ce que je suis. Il est formé d'instances qui ont chacune leur voix : l'enfant et ses besoins, le daron et ses responsabilités, le punk et ses failles, le prof et ses leçons, l'amoureux et ses choix, le consommateur citoyen et ses paradoxes, et tant d'autres. Chacune de ses instances est un personnage en soi, qui obéit à ses propres mécanismes de fonctionnement et s'arrange avec les autres pour donner corps à mon personnage social, celui auquel m'identifient mes pairs, et auquel je ne peux pas m'identifier Là où je peux me reconnaître dans une forme de stabilité, de constance et de solitude, c'est à l'endroit du témoin, de l'observateur distant et sans jugement de ma vie. Je suis celui qui observe mon personnage s'abandonner à son existence. Il n'y a que moi qui puisse demeurer témoin de l'existence de mon personnage instant par instant. Lorsque mon personnage ne jouit pas de la confiance nécessaire à s'abandonner à son existence, le témoin ne peut pas demeurer tranquille et sans jugement, les deux instances s'entremêlent et cela nourrit de la confusion. Je ne sais plus qui je suis. Je veux demeurer dans la confiance, c'est plus simple. Ce qui me donne cette confiance, c'est le silence. La solitude s'épanouit dans le silence.


Le clown et le bouffon, aujourd'hui

par FFShukke

Sans l'avoir vraiment choisi, j'ai voué ma vie à l'art du clown. Je me suis plongé dans cette figure quasi archétypale. J'ai rencontré ses ancêtres et ses cousins, les fous, les idiots du village, les bouffons, les morosophes, les maîtres du désordre. J'ai pris conscience de Carnaval, ce culte archaïque de l'inversion des valeurs qui nivelle les rapports de pouvoir et crée un simulacre de révolution dans une dissipation-dérision-purgation (selon les termes d'Henri Michaux)

Ça fait 25 ans maintenant que ma vie est articulée autour de cette fonction, cette activité, ce métier, de fripon divin, de tricheur sacré, d'amuseur de trouble, de fauteur public. 25 ans c'est court pour faire le tour de ce que porte cette posture du clown, à la fois sociale et spirituelle, qui profane le sacré et sacralise le profane. 25 ans ça commence à être long du point de vue de ma petite personne, ça représente selon les statistiques, plus ou moins un tiers de son espérance de vie. 25 ans c'est suffisant pour se faire une idée, une opinion et une vision d'un idéal. C'est aussi suffisant pour observer une évolution dans les conditions d'exercice de la fonction, dans le comment elle est perçue, reçue et admise (ou pas) dans la société. Au risque de passer pour un vieux con, j'oserais dire que c'était plus facile avant.

Aujourd'hui, si le besoin individuel et social de divertissement est totalement reconnu et admis, celui de bousculer et de dénoncer est dénié et combattu. Lorsque j'étais enfant, dans le village de Marlhes, il y avait Zouzou l'idiot du village. Tout le monde lui demandait “Zouzou, combien t'as de fesses ?” Et Zouzou répondait “CINQ”, et tout le monde riait, c'était comme un rituel. Zouzou déambulait de maison en maison, il était accueilli partout, il donnait un coup de main par-ci par-là et apportait une espèce de lumière, de fantaisie et de candeur au quotidien. Aujourd'hui, il n'y a plus de personnes comme Zouzou dans les villages. Lorsque j'ai commencé à jongler et dans la rue, les gens s'arrêtaient quelques instants, souriaient, ce qui nous invitait à bonimenter, on était peu nombreux, les chapeaux pouvaient presque nous donner l'équivalent d'un salaire.

Aujourd'hui, il est difficile pour les artistes de la rue de ne pas être assimilés à des punkachiens, des mendiants, des exclus. Au mieux, iels sont ignoré.e.s. Le divertissement virtuel individuel et numérique de nos écrans de poche est tellement plus captivant. Lorsque je suis sorti de l'école de cirque avec mon premier spectacle, nous étions une poignée à entrer dans la profession auréolés des formations des toutes nouvelles écoles de cirque reconnues. Nous jouions sur tous les festivals et ailleurs. Il suffisait qu'on envoie notre dossier papier et qu'on passe un coup de fil et on était programmé. Aujourd'hui les écoles ont formé et forment encore plein d'artistes et c'est la foire d'empoigne sur le marché du spectacle. L'offre est immense.

On nous a rangés quelque part, nous qui échappons aux cases.

Lorsque j'étais enfant, il existait sur une des trois seules chaînes de télévision un programme quotidien où quelqu'un pouvait avoir 5 minutes pour dire, faire et filmer n'importe quoi,auquel personne comprenait rien mais beaucoup de gens regardaient. Cette personne commençait ses spectacles par “on m'a dit qu'il y a des Juifs dans la salle...”, et ça passait. Aujourd'hui, les poètes ont été supplantés par les influenceurs. Là aussi, l'offre est immense, et le discours autrement balisé. Parfois je me dis que plus personne veut de nous, les clowns et tous les dérangés-dérangeurs, qu'on nous a réhabilité en nous donnant une place à l'hôpital, soit soignés, soit soignants. On nous a rangés quelque part, nous qui échappons aux cases. Nos communautés ont oublié Carnaval, le désordre n'est plus admis pour ce qu'il est. Nous vivons une époque tellement vertigineusement instable que la possibilité de s'affranchir des règles et des repères devient inenvisageable pour beaucoup. Aujourd'hui, toutes les sensibilités sont exacerbées dans leur instinct de survie et plus personne n'est prêt à voir son cadre de références malmené par des bouffons.

On veut bien des clowns, tant qu'ils ne dérangent personne.

La monstration n'a plus sa place. Le monstre doit rester caché. Les tenants du pouvoir, conscients de leurs pieds d'argile, ont tout intérêt à museler celleux qui les raillent et à ramener à la norme celleux qui y échappent, à grands renforts d'étiquettes, de diagnostics et de traitements adaptés. Le pouvoir a pris l'habitude d'attaquer et/ou d'invisibiliser celleux qui le tournent en dérision. Il ne veut plus de clowns et de bouffons. Ces appellations sont maintenant fréquemment utilisées comme des injures pour disqualifier les politiques, dans l'ignorance assumée de ce qu'elles définissent en réalité. Par ailleurs, les individus, insécurisés par un environnement social, politique et écologique anxiogène, se cramponnent à leurs valeurs, celles qui font sens à leurs yeux. S'ils ressentent le besoin légitime de rire et de se divertir pour les aider à ne pas sombrer, ils refusent que leurs systèmes de pensée, quels qu'ils soient, soient écorchés par les farces de quelques trublions. Toutes les susceptibilités sont à fleur de peau, et la liste des sujets avec lesquels “on ne rigole pas” s'allonge d'année en année. Le champ des possibles de l'expression des clowns en est ainsi de plus en plus restreint On veut bien des clowns, tant qu'ils ne dérangent personne. Ok si vous apportez du sourire aux enfants malades, vade retro si vous commencez à pointer la vanité de nos misérables existences. En cantonnant ainsi le rôle des clowns au divertissement des malheureux, qui leur permet, par le rire, de dépasser ou d'oublier pour un temps leur misère, on éloigne les clowns de leur fonction primaire, à savoir l'incarnation de Carnaval, qui honore la remise en question de l'ordre établi. On leur interdit le pas de côté qui est à l'origine de leur existence.

Nous devons réadmettre le ridicule et le dérisoire dans nos existences

Et ce, alors même que nos sociétés humaines atteignent des sommets de non-sens et d'absurdité dans le rapport au vivant. Je crois que le retour de Carnaval est une nécessité pour la survie de notre humanité, que le point de vue des fous, des marginaux, des neuro-atypiques, des morosophes, des poètes, doit être mis dans la lumière et considéré, qu'en cela il peut être un facteur d'équilibre pour contrebalancer une norme toujours plus ubuesque. « Est-ce que ce monde est vraiment sérieux ? » Comme le demandait un chansonnier moustachu du sud-ouest... Nous devons réadmettre le ridicule et le dérisoire dans nos existences, comme les maîtres du désordre chez les peuples premiers redonnaient, par la transgression des règles, du sens aux rituels, et de par ce fait renforçaient l'ordre social.

Dans un monde qui marche sur la tête, le fou devient le sage, c'est en cela qu'on le perçoit comme dangereux. Il déchire le voile de l'illusion collective. Il incarne la liberté et la légitimité d'exister en dehors des clous , en dehors des normes. En ouvrant la possibilité de voir autrement, d'envisager l'inenvisageable, de sortir des carcans du soi-disant raisonnable, de rire de l'injustice et de l'abjection, il offre de nouvelles perspectives. Alors, bien que leurs espaces d'expression et leurs moyens de subsistance se soient drastiquement réduits, la présence des clowns dans la société me semble aujourd'hui plus vitale que jamais. C'est pourquoi j'honore celleux qui entreprennent maintenant de consacrer leur existence à cette fonction que je qualifierais de quasi christique (dans La planète des clowns, Alfred Simon la décrivait comme une crucifixion en rose), en dépit d'un monde qui les rejette. Je leur souhaite bon courage. Qu'iels soient assez fous pour poursuivre ce sacerdoce qui nécessite abnégation, humour, humilité, détermination et moult prouts.


Dérive des rêves

À cette époque, j’avais décidé de tout plaquer. Je n’avais plus rien à espérer du côté de REVEЯ Corp où on m’avait fait comprendre que mes dons jusqu’alors si précieux à leurs yeux n’avaient plus qu’un intérêt anecdotique dès lors que les IA généraient de géniales séquences à jet continu. Il me restait bien sûr à vendre mes rêves à des amateurs éclairés, un marché de niche mais plutôt lucratif où une dizaine d’onironèmes captés dans mon sommeil paradoxal pouvaient me faire vivre à l’aise pendant six mois. J’avais pas mal de contacts dans le milieu et une certaine réputation. Après tout, je figurais en bonne place au générique de Night Threshold qui était devenu un classique de la VR. Mais tout cela, c’était le passé, et je voulais tourner la page.

C’est à cause d’Oskey que j’ai basculé. Vers quoi au juste, encore aujourd’hui je ne saurais le dire. Oskey, je la connaissais depuis la première vague de Virtual Reality, quand on avait recruté des volontaires pour le programme OniroTron. Quand j’y repense, fallait vraiment être jeune et givré pour risquer ma pauvre cervelle dans une expérience pareille : mon sommeil monitoré en permanence pendant six mois, mes rêves extraits, numérisés, modélisés, grattés jusqu’au dernier recoin… Mais au bout du compte, au lieu d’y laisser ma santé mentale, comme 30 % des volontaires définitivement réduits à l’état de limaces, j’étais devenu le deuxième meilleur concepteur de rêves du programme. Et la première, c’était Oskey. On était vite devenus inséparables. Notre vie était facile, très facile. Nos onironèmes valaient de l’or pour toutes les firmes émergentes de VR qui surfaient sur la hype. Tout nous était permis, tout nous était accessible et il faut bien l’avouer nous en avions profité au maximum. Mais Oskey avait avant moi senti le vent tourner. Du jour au lendemain, après trois ans de complicité entre nous dans le meilleur comme le pire de l’orgie dionysiaque, elle avait carrément disparu de la circulation. Personne au monde n’avait retrouvé sa trace et les mythes les plus farfelus prospéraient sur ce mystère. Personne au monde sauf moi. Elle m’avait laissé avant de s’effacer un fragment de rêve qu’elle n’avait jamais vendu à personne mais qu’elle avait partagé avec moi par connexion directe de nos cerveaux, donc de façon totalement indécelable car à l’époque les IA de mindScan en étaient aux balbutiements qui nous faisaient hausser les épaules. Je n’avais pas mis bien longtemps à décoder l’onironème d’Oskey et sans grande surprise pour moi qui la connaissais bien, j’avais retrouvé sa trace dans mondeB. En revanche, ce qui m’avait vraiment étonné, c’est ce qu’elle était devenue. À peine l’avais-je compris que j’avais décidé que c’était désormais la seule voie possible pour moi aussi.

***************

— Tu t’es enfin décidé à nous retrouver ? Je parie que tu t’es fait virer comme le premier rêvaillon venu. Je vais te dire… Elle laissa sa phrase en suspense le temps d’engloutir un quartier entier de pomme naturelle, comme pour me montrer qu’elle n’avait pas perdu ses habitude de luxe. — … je suis vraiment contente de te retrouver, sérieux, tu m’as manqué. Mais je savais que tôt ou tard tu viendrais. J’attendais la suite, confortablement vautré dans un hamac au cœur de son repaire végétal modélisé avec un tel raffinement que même moi je m’y étais d’abord laissé tromper. — Tu sais, j’ai eu le temps de prendre du recul, et j’ai compris qu’on avait tous les deux fait complètement fausse route. C’est pour ça que j’ai tiré ma révérence. Tu as compris toi aussi maintenant, j’en suis sûre : vendre nos rêves pour en faire du divertissement monnayable, c’était transformer des joyaux en cailloux de grand chemin. Ou pire : en doses hallu-addictives pour une population sous contrôle. Et je ne parle même pas de ce que ça représentait pour nous : c’est notre substance même que nous suçaient ces putains de vampires de REVEЯ Corp. Tu le sais au fond de toi : nos rêves sont le sang de nos vies et pour l’Entertainment System, continua-t-elle en crachant chaque syllabe, nous avons été du matériel jetable, juste bon finalement à nourrir les IA pour qu’elles nous remplacent.

J’étais bien placé pour savoir à quel point elle avait raison. Mais je ne comprenais toujours pas à quoi elle utilisait son talent désormais, manifestement à sa grande satisfaction. — Depuis que j’ai rejoint mondeB, mes rêves ont une tout autre utilité, et les tiens vont certainement nous aider aussi grandement — comment ça « utilité », je croyais que tu avais renoncé… — Tu vas comprendre… je vais te montrer…

Ce qu’elle m’avait montré alors, dans les coulisses de mondeB, avait achevé de me convaincre de tout laisser tomber pour suivre son exemple.

***************

En deux ans à peine elle avait constitué tout un réseau d’oniropoètes suréquipés en technos 3DLive. J’avais vu sur VidArchive un documentaire sur les makers d’autrefois qui avec leurs imprimantes poussives réalisaient laborieusement quelques objets inertes. Les o’poètes avaient depuis longtemps abandonné les résines et les céramiques, c’est le tissu biologique qu’ils utilisaient désormais : de la cellule à l’ADN, leur maîtrise leur perm